démarche

Je ne cherche pas à représenter le monde.
Je cherche une manière de travailler qui ne me place pas en dehors de lui.

Créer est devenu pour moi une manière d’explorer l’écart entre ce que je peux connaître du monde et la manière dont je peux me sentir prise dans ce que je connais.

Je viens de la géographie et de la recherche scientifique. J’en garde le goût de la précision, de l’observation et des distinctions qui permettent de rendre le réel intelligible. Mais je m’interroge sur le moment où ces limites nécessaires cessent d’être des outils et deviennent, dans nos imaginaires et nos manières d’agir, des clôtures du réel.

Dans un monde encore largement organisé comme si le vivant constituait un dehors disponible, cette manière de percevoir les limites n’est pas pour moi une question abstraite.

Mes œuvres ne proposent ni solution ni mot d’ordre.

Je travaille à un endroit plus discret : celui où nos manières de percevoir déterminent déjà une part de nos manières d’agir.

l’abstraction

S’ancrer pour s’abstraire.

Je ne travaille jamais avec « de la matière » en général. Une fibre, une couleur, une terre ou un bois possèdent une provenance, une structure, des propriétés et des temporalités propres.

Cette précision me passionne. Plus j’apprends, moins le vivant m’apparaît générique.

Mais l’œuvre n’est pas le compte rendu de ce savoir. Une couleur ne raconte pas la plante dont elle provient. Une fibre ne représente ni l’être ni le territoire qui l’a produite.

Je pars de ce qui peut être précisément nommé pour construire une forme qui n’est plus tenue de représenter ce nom.

Mon abstraction n’est pas un éloignement du réel. Elle devient possible grâce à cet ancrage.

matières

Rien n’est jamais « de la matière » en général.

Je travaille avec une grande diversité de fibres naturelles : laines de races et de territoires différents, lins, chanvres, orties, cotons, soies, fibres végétales glanées, mais aussi des terres, des bois, des plantes et des champignons tinctoriaux.

Je cherche autant que possible à connaître leur origine, leurs conditions de production et leurs transformations. Une laine ne se résume pas à « de la laine » : sa longueur, sa finesse, son ondulation, son gonflant ou sa manière de prendre la teinture varient selon l’animal, la race, le milieu et les gestes qui l’ont préparée. Une fibre végétale possède elle aussi sa structure, ses résistances et ses usages possibles.

Certaines matières sont récoltées dans les paysages qui m’entourent ; d’autres proviennent de producteurs, d’éleveurs ou de filières que je peux identifier. Cette connaissance ne transforme pas la matière en symbole. Elle me permet au contraire de la rencontrer dans sa singularité.

Une matière porte aussi plusieurs temps à la fois. Une œuvre réunit la croissance d’une plante ou d’une toison, l’histoire d’une terre, la saison d’une récolte, la durée d’un bain de teinture, les heures du geste, puis le vieillissement futur des fibres et des couleurs. La date inscrite sur le cartel n’en dit qu’une part.

Mes choix de matériaux découlent de cette attention : fibres naturelles, teintures végétales sans mordants métalliques, bains poussés jusqu’à épuisement, résidus compostés lorsque leur nature le permet, bois choisis au plus près de leur provenance lorsque cela est possible.

Plus je connais précisément une matière, moins elle m’apparaît comme une ressource anonyme. À force de la fréquenter, elle transforme aussi ce que je deviens capable de remarquer.

faire avec

Maîtriser suffisamment pour pouvoir écouter.

Filer, teindre et tisser demandent de la technique, de l’anticipation et de nombreuses décisions. Je travaille avec une direction, parfois avec une structure très précise, mais une œuvre traverse aussi une succession de processus dont je ne peux pas entièrement déterminer les conséquences.

La pensée conduit au geste ; le geste transforme à son tour la pensée.

Une fibre possède sa résistance, sa souplesse et son élasticité. Une teinture réagit à l’eau, à la température, au temps et au support qui la reçoit. Le filage modifie la matière ; les tensions du tissage transforment à leur tour ce qui devient possible.

Travailler avec ces matières signifie agir sur elles, mais aussi observer ce que mes gestes produisent et accepter que cette nouvelle situation infléchisse la suite du travail.

Je ne cherche ni à imposer une forme totalement déterminée, ni à abandonner l’œuvre au hasard.

pourquoi le tissage

Une structure de relations.

Le tissage m’intéresse parce que ce qui compose la surface n’y est pas l’image d’une relation : ce sont des relations matérielles.

Les fils se croisent, se tendent, s’espacent et se maintiennent mutuellement. L’air et la lumière passent entre eux. Une modification locale peut affecter la tenue de l’ensemble. Une coupe peut libérer ce qui était contenu et modifier les conditions mêmes dans lesquelles la surface existe.

Ces phénomènes ne « représentent » pas ma pensée. Ils constituent un territoire matériel dans lequel je peux la mettre à l’épreuve.

Le textile me permet de travailler avec des formes qui tiennent précisément parce que leurs éléments demeurent distincts tout en étant pris dans un ensemble de relations.

Cette relation n’est pas une métaphore.

Elle est dans la structure même du tissage.

le cadre

Comment une limite peut-elle donner forme sans devenir clôture ?

Le cadre donne à l’œuvre une échelle, une tension et une forme. Il construit une limite réelle.

Cette limite m’intéresse précisément parce qu’elle n’a pas besoin d’être niée pour devenir poreuse. Dans certaines œuvres, la surface reste entièrement contenue ; dans d’autres, des fils traversent le cadre, s’en échappent ou prolongent l’œuvre dans l’espace.

Il ne s’agit pas pour moi de faire du cadre le symbole d’une frontière qu’il faudrait abolir. Une limite peut être nécessaire pour qu’une forme existe.

La question est plutôt de savoir comment elle peut distinguer sans isoler, contenir sans rendre étanche.

Une singularité peut être distincte sans être close.

cartographies de l’invisible

L’invisible n’est pas un monde caché.

Le mot cartographie vient de mon histoire de géographe. Une carte construit des lignes pour rendre un territoire lisible. Dans mon travail, je cherche au contraire à m’orienter depuis l’intérieur de ce que j’observe, sans prétendre l’embrasser depuis un dehors.

Mes Cartographies de l’Invisible ne représentent ni des territoires cachés, ni des écosystèmes, ni des réseaux qu’il faudrait révéler.

L’invisible désigne plutôt ce que nos découpages rendent moins perceptible lorsqu’ils isolent les êtres, les lieux et les temps : les passages, les transformations et les continuités qui traversent leurs limites.

Je construis ainsi des images abstraites faites de tensions, de percées, d’intervalles et de recouvrements. Les contours peuvent apparaître sans devenir étanches ; les fils peuvent entrer dans une surface, en ressortir ou poursuivre leur mouvement au-delà d’elle.

Ces formes ne constituent pas un code. Elles ne traduisent pas ma pensée terme à terme : elles sont le lieu où je la travaille.

La surface devient alors un seuil — non vers un ailleurs, mais vers une autre manière de percevoir ce qui est déjà là.

Ce que j’attends d’une œuvre

Je n’attends pas de mes œuvres qu’elles délivrent un message, démontrent une théorie ou indiquent au spectateur ce qu’il devrait penser.

Je ne crois pas davantage qu’une œuvre puisse, à elle seule, transformer notre manière d’habiter le monde.

J’espère quelque chose de plus modeste et peut-être de plus profond : qu’elle puisse créer les conditions d’une certaine qualité d’attention.

Une situation dans laquelle la matière, le temps, les distances, les tensions et les continuités deviennent suffisamment présents pour que certaines séparations que nous tenons pour évidentes puissent, pendant un instant, le devenir un peu moins.