JOHANNA FUSCO — ARTISTE TEXTILE
Cartographies de l’Invisible
Des œuvres textiles abstraites tissées à la main à partir de fibres naturelles et de teintures végétales, nées d’une recherche sur la manière dont nous nous pensons séparés du monde.

Nous ne sommes pas face au monde.
Pour comprendre le monde, nous traçons des limites. Nous nommons les espèces, distinguons les milieux, découpons les temps, séparons un sujet de ce qu’il observe. Ces opérations rendent les différences perceptibles et permettent de construire des savoirs.
Ce qui m’interroge est le moment où ces limites nécessaires cessent d’être des outils et deviennent, dans nos manières de percevoir et d’agir, des clôtures du réel.
Ma pratique naît de cet écart : comment connaître précisément ce dont nous faisons partie sans nous penser en dehors de lui ?
À travers le tissage, les fibres naturelles et les teintures végétales, je cherche une forme qui puisse tenir ensemble ce que nous distinguons sans le penser comme séparé.
Dans un monde encore largement organisé comme si le vivant constituait un dehors disponible, la manière dont nous percevons nos limites et nos appartenances n’est pas une question abstraite.
Œuvres récentes
Mes œuvres ne représentent ni des paysages, ni des écosystèmes, ni des réseaux invisibles.
J’y construis des surfaces abstraites traversées par des tensions, des espacements, des recouvrements et des ouvertures. Les contours existent, mais ne deviennent pas nécessairement étanches ; les fils peuvent entrer dans la surface, en ressortir ou poursuivre leur mouvement au-delà du cadre.
matière
S’ancrer pour s’abstraire.
Je ne travaille jamais avec « de la matière » en général.
Une fibre possède une origine, une structure et un comportement. Une couleur dépend d’une plante, d’une eau, d’une température, d’une durée. Une terre porte une histoire géologique ; un bois, une croissance et un milieu.
Cette connaissance précise me passionne. Mais l’œuvre n’en devient pas le récit : une fibre ne représente pas l’être ou le territoire dont elle provient, pas plus qu’une couleur ne raconte la plante qui l’a produite.
Je pars de ce qui peut être précisément nommé pour construire une forme qui n’est plus tenue de représenter ce nom.


le cadre comme seuil
Comment une limite peut-elle donner forme sans devenir clôture ?
Le tissage m’intéresse parce que les relations qui composent la surface y sont matérielles : les fils se croisent, se tendent, s’espacent ; l’air et la lumière passent entre eux ; une coupe peut modifier la tenue de l’ensemble.
Le cadre agit lui aussi réellement. Il donne à la surface une forme, une tension et une échelle. Mais il ne constitue pas toujours sa limite finale : certains fils le traversent ou poursuivent leur mouvement dans l’espace.
Une singularité peut être distincte sans être isolée. Une limite peut délimiter sans devenir un mur.

de la géographie au textile
Je n’ai pas cessé de chercher.
J’ai changé les conditions dans lesquelles je cherche.
Avant de devenir artiste, j’ai été géographe, enseignante et chercheuse. La science a formé mon regard : observer précisément, distinguer, documenter, comprendre les relations qui façonnent un paysage.
Je n’ai rien quitté de cette manière de connaître. Mais j’ai eu besoin d’un espace où la pensée puisse aussi engager le corps, la main, la durée et la matière.
L’art est devenu pour moi cette autre forme d’enquête.

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ŒUVRES POUR DES LIEUX
Une œuvre peut naître d’un espace.
Certaines Cartographies de l’Invisible sont conçues pour un lieu particulier. Ses dimensions, son usage, ses possibilités d’accrochage, parfois son histoire ou le territoire auquel il appartient peuvent alors devenir des données à partir desquelles je travaille.
Il ne s’agit pas d’adapter un motif ou un langage décoratif à un intérieur, mais de faire naître une œuvre à partir de certaines conditions propres au lieu, tout en poursuivant la même recherche que dans le reste de mon travail.


