DE LA GÉOGRAPHIE AU TEXTILE

J’ai longtemps cherché à comprendre les paysages.

Puis j’ai voulu savoir ce que signifie leur appartenir.

Avant de devenir artiste, j’ai été géographe et chercheuse. J’ai étudié les paysages, la biodiversité et les relations entre les sociétés humaines et leurs milieux, en essayant de comprendre comment les formes visibles d’un territoire naissent de relations qui le sont beaucoup moins.

La recherche m’a appris à observer, à décrire, à mesurer, à douter. Elle m’a surtout appris à chercher derrière les choses isolées les systèmes de relations qui les rendent possibles.

Je n’ai rien quitté de cette manière de regarder. Mais, peu à peu, j’ai éprouvé l’écart entre connaître les relations qui composent un monde et se sentir réellement prise en elles.

apprendre à regarder

Le paysage n’a jamais été pour moi un décor.

En géographie, j’ai appris à regarder un paysage comme le résultat provisoire d’une multitude d’histoires et de relations. Une forme de relief, une haie, une parcelle, une espèce présente ou absente, un usage agricole : rien de tout cela n’existe isolément.

Sur le terrain comme dans la recherche, il fallait apprendre à passer constamment de ce qui se voit à ce qui l’a rendu possible : des processus physiques, des pratiques humaines, des circulations, des héritages, des transformations parfois lentes, parfois brutales.

J’ai enseigné l’analyse paysagère et travaillé plusieurs années sur les relations entre usages des terres et biodiversité. Cette expérience a profondément formé ma manière de penser : ce qui existe n’existe jamais seul.

Regarder un paysage, c’était déjà essayer de rendre perceptibles des relations qui ne se donnent pas immédiatement à voir.

ÉLARGIR L’ENQUÊTE

Connaître sans se tenir dehors.

Au fil de mes années de recherche, une question est devenue de plus en plus présente. Les savoirs que nous construisons permettent de décrire avec une grande précision les milieux, les espèces et les transformations des paysages. J’aime profondément cette manière de connaître, et elle demeure présente dans mon travail.

Mais connaître demande aussi de nommer, de distinguer, de découper. Ces opérations sont nécessaires pour rendre le réel intelligible. Ce qui m’interroge est le moment où nous oublions qu’elles sont des outils et où les limites qu’elles tracent commencent à nous faire penser ce qu’elles distinguent comme séparé.

Je n’ai donc pas cherché à quitter la raison pour lui opposer la sensation. J’ai eu besoin d’élargir les conditions de l’enquête : de trouver un espace où le corps, la main, le temps et la matière puissent eux aussi participer à ce que je cherche à comprendre.

Je ne voulais pas moins comprendre. J’avais besoin de ne pas rester extérieure à ce que je comprenais.

entrer dans la matière

Faire m’a appris quelque chose que je ne pouvais pas seulement penser.

Le textile est entré dans ma vie par le faire. J’ai appris à filer, teindre, tisser, préparer les fibres, construire les cadres. Des gestes très concrets, qui demandent du temps, de la précision et une attention continue à ce qui se passe réellement sous les mains.

J’y ai rencontré une autre modalité de connaissance, qui ne remplace pas celle à laquelle j’avais été formée. Une fibre ne se laisse pas réduire à ses propriétés décrites : il faut éprouver sa résistance, sa souplesse, sa tension, voir comment elle réagit à l’eau, à la torsion, à une autre matière. Ce que l’on décide modifie ce qui devient ensuite possible.

Le corps, la main et la durée deviennent eux aussi des instruments de l’enquête.

Peu à peu, ces gestes ont cessé d’être pour moi de simples moyens de fabriquer des objets. Ils sont devenus une manière de travailler la question qui m’accompagnait depuis la recherche : comment penser un monde fait de relations sans continuer à se placer hors de lui ?

Le textile ne m’a pas donné une réponse. Il m’a donné un lieu où chercher autrement.

aujourd’hui

L’atelier comme lieu de recherche

Aujourd’hui, mon travail se poursuit dans l’atelier Sauvage & Beau, en Provence.

J’y file, teins, tisse, assemble, construis des cadres, observe les matières et recommence. Les outils ont changé depuis mes années de recherche, mais certaines habitudes sont restées : regarder longtemps, documenter, comparer, comprendre ce qui se produit, remettre en question une hypothèse lorsque ce qui se présente la contredit.

Je ne sépare pas vraiment, dans mon travail, le temps de la pensée de celui de la fabrication. Une question peut naître d’une lecture comme du comportement inattendu d’une fibre ; une forme peut modifier ce que je croyais comprendre ; une matière peut obliger à reprendre une décision.

C’est ainsi que se construisent progressivement les Cartographies de l’Invisible : non comme l’application d’une théorie à des formes, mais comme les états successifs d’une recherche menée avec la matière.

Je n’ai pas cessé de chercher. J’ai changé les conditions dans lesquelles je cherche.

parcours

Quelques repères

2016

Doctorat en géographie

Université Nice Sophia Antipolis

2011—2019

Enseignement universitaire

Université Nice Sophia Antipolis

2016—2022

Recherche en géographie

Paysages · biodiversité · usages des terres
INRAE · CNRS

2025

Fondation de Sauvage & Beau

Atelier artistique · Provence

2025—AUJ.

Pratique artistique

Cartographies de l’Invisible · Art textile contemporain